Comment les familles réécrivent les règles du transfert de patrimoine

Repenser l’héritage: comment les familles réécrivent les règles du transfert de patrimoine

L’allongement de l’espérance de vie, l’évolution des valeurs et la dispersion géographique des liens familiaux se traduisent par de nouvelles approches en matière de transmission du patrimoine – et modifient en profondeur le concept d’héritage.

Résumé

Dans la gestion de patrimoine moderne, le modèle de transmission traditionnel laisse progressivement la place à un modèle collaboratif qui reflète l’allongement de la durée de vie et la complexité des structures familiales. Un transfert réussi dépend désormais de la capacité à concilier l’objectif de préservation à long terme du patrimoine et les ambitions d’une jeune génération soucieuse d’explorer les opportunités offertes par la technologie. En dépassant la rigidité du cadre juridique au profit d’un dialogue ouvert, les familles peuvent transformer la succession en un processus relationnel constructif.  Loin de se limiter à un simple transfert de capital, l’héritage est ainsi redéfini par une vision commune à tous les membres de la famille.

Points à retenir
Comment les familles réécrivent les règles du transfert de patrimoine
  • Modèles de gouvernance collaboratifs
    L’allongement de la durée de vie et les structures familiales recomposées exigent l’abandon du modèle traditionnel de l’autorité verticale au profit de cadres décisionnels inclusifs et partagés.
  • Adhésion à une vision commune
    Pour combler le fossé entre les générations, un juste équilibre doit être trouvé entre la gestion traditionnelle des risques et le souhait d’utiliser le patrimoine dans un objectif d’impact social et d’affirmation de l’identité.
  • Planification successorale par l’expérience
    Confier aux jeunes générations des capitaux affectés à une utilisation précise, par exemple la réalisation de projets numériques, leur permet d’acquérir sereinement des compétences essentielles en matière de due diligence et de prise de décision.
  • Primauté de la continuité relationnelle
    La préservation efficace d’un patrimoine familial repose moins sur la maîtrise de compétences techniques que sur l’aptitude à établir un dialogue ouvert pour prévenir les risques de conflit.

Comment l’allongement de la durée de vie redéfinit le concept d’héritage

Nous vivons aujourd’hui plus longtemps et en meilleure santé. En conséquence, de nombreuses familles comptent trois générations actives, chacune pouvant être impliquée simultanément dans la gestion du patrimoine et des intérêts de l’entreprise familiale. Cette dynamique remet en cause le concept traditionnel de transfert à la génération suivante selon des règles fixes. Certaines familles adoptent désormais des modèles plus flexibles de responsabilité partagée qui reflètent l’allongement de la durée de vie. Sinon, le pouvoir décisionnel risque de rester dans les mains des aînés jusqu’à 80 ou 90 ans, ce qui génère de la frustration chez la génération suivante laissée sur la touche.

A l’allongement de l’espérance de vie vient s’ajouter la complexité croissante des structures familiales. Les familles recomposées, les mariages internationaux et les frères et sœurs nés à plusieurs décennies d’intervalle sont aujourd’hui monnaie courante. Ces réalités repoussent les limites de la planification conventionnelle et exigent des cadres de gouvernance moins statiques, mieux adaptés aux différentes situations et plus inclusifs.  

Nous assimilons souvent l’héritage aux biens matériels... Mais ce qui perdure, ce sont les relations: les discussions, la confiance, une vision commune à tous les membres de la famille.
— Honora Ducatillon, Head of Family Advisory, Pictet Wealth Management

«Aujourd’hui, gérer un patrimoine financier s’apparente moins à un passage de relais qu’à un sport d’équipe», explique Honora Ducatillon, Head of Family Advisory chez Pictet Wealth Management. «Deux, voire trois générations peuvent être amenées en même temps à prendre des décisions d’investissement, à élaborer un cadre de gouvernance ou à débattre de l’avenir de l’entreprise familiale. Cela ne fonctionne que si le dialogue est suffisamment structuré pour être constructif, mais également assez ouvert pour que chaque génération puisse exprimer son point de vue sur le calendrier, les priorités et les objectifs auxquels le patrimoine doit être affecté.»  

Vers un consensus intergénérationnel en matière d’investissement

D’une génération à l’autre, les points de vue divergent souvent en matière d’investissement. Les plus jeunes ne considèrent plus seulement le capital comme un patrimoine à préserver, mais comme un outil permettant d’exprimer leur identité, de fixer des priorités et de se positionner face à la complexité du monde. Les aînés peuvent conserver une vision plus traditionnelle, qui privilégie la résilience et la gestion des risques. Les récentes réactions négatives à l’égard des labels environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) ont incité à davantage de sélectivité, mais la tendance de fond consistant à investir le capital en vue de produire un impact positif demeure. Lorsque les familles parviennent à s’entendre sur cet objectif, même partiellement, l’investissement peut transcender les aspects techniques pour évoluer vers une forme de dialogue.  

«Les familles vivent ensemble plus longtemps, ce qui favorise les relations intergénérationnelles et les inscrit dans la durée», explique Bridget Kustin, spécialiste en anthropologie économique et directrice du projet Ownership à la Saïd Business School de l’Université d’Oxford. «De plus, il existe différentes formes de richesse qui servent différents besoins, et de nombreuses possibilités permettant de répondre à tous ces besoins en même temps.» 

Comprendre cette volonté commune, même si elle s’exprime de différentes manières, peut aider à concilier les différents points de vue au sein d’une stratégie d’investissement cohérente. «Prenons l’exemple d’un family office où la frontière traditionnelle entre capital d’investissement et capital philanthropique s’estompe», poursuit Bridget Kustin. «La stratégie d’investissement peut alors servir de moteur à une stratégie philanthropique.»

Planification successorale moderne pour les familles

Autrefois, les dirigeants d’entreprises familiales suivaient une voie toute tracée en matière de succession. Désormais, ils cherchent à diversifier les opportunités pour les jeunes générations. On constate aujourd’hui que les jeunes membres d’une famille sont moins nombreux à vouloir reprendre l’entreprise – ou en tout cas pas sous sa forme actuelle. 

«Certains choisissent d’emprunter une autre voie», explique Bridget Kustin. «Mais la famille peut aussi décider de laisser la jeune génération mettre ses idées en pratique, par exemple avec un capital alloué à cet effet.» Les plus jeunes ont ainsi la possibilité de se confronter aux réalités de l’investissement sans mettre en péril les actifs essentiels à l’entreprise. Au-delà de l’exposition financière, ces initiatives permettent de se familiariser avec les règles de diligence raisonnable, d’interagir avec des conseillers, d’évaluer la qualité des transactions et de définir ses propres objectifs en matière de risque et de rendement. Il ne s’agit pas de savoir tout faire, mais d’apprendre à décider.  

Les évolutions technologiques peuvent également être source de débats au sein des familles. Les représentants de la jeune génération, qui vivent au rythme de la transformation numérique, peuvent avoir des points de vue différents sur ce qui doit être ou non considéré comme une opportunité. Une enquête menée auprès d’investisseurs fortunés a par exemple révélé que les plus jeunes s’intéressaient beaucoup plus aux crypto-monnaies que leurs homologues plus âgés, qui restent attachés aux classes d’actifs traditionnelles.

Une communication ouverte pour une transmission réussie

La transmission de patrimoine se résume rarement à des chiffres; elle revêt également une dimension profondément émotionnelle. Le plus souvent, ce ne sont pas les questions fiscales ou les aspects techniques qui perturbent le processus, mais les non-dits: les discussions qui n’ont jamais lieu ou les attentes qui restent inexprimées.

De nombreux parents ont vécu des expériences traumatisantes. Certains ont hérité trop tôt ou trop soudainement, sans être préparés ni informés clairement de ce qui les attendait. D’autres ont vu des amis proches ou des membres de leur famille élargie se déchirer sous le poids d’attentes trop longtemps étouffées. Certaines familles considèrent la succession non pas comme un événement isolé, mais comme un processus à long terme dans le cadre duquel il est tout aussi important de préserver les relations que le capital. 

«Nous assimilons souvent l’héritage aux biens matériels: une maison, une entreprise, une somme d’argent.  Mais ce qui perdure vraiment, ce sont les relations: les discussions, la confiance, une vision commune à tous les membres de la famille», estime Honora Ducatillon. «La continuité n’est pas synonyme de conformité. Le vrai défi consiste à entretenir des liens solides.» 

La diversité générationnelle et l’évolution des structures familiales créent des problèmes qu’il est difficile d’anticiper. Mais l’établissement d’un cadre propice à un dialogue ouvert peut aider les familles à faire en sorte que les décisions soient prises dans l’intérêt de tous. Le recours à un tiers, conseiller ou spécialiste externe, peut contribuer à apaiser des discussions parfois tendues et à faciliter les compromis. 

Une gouvernance qui évolue avec la famille

La complexité croissante des structures familiales exige une adaptation des cadres de gouvernance. Ce qui fonctionnait auparavant peut être complètement dépassé aujourd’hui. Les cadres de gouvernance doivent donc évoluer en même temps que la famille, sur le plan juridique comme dans leur conception. «Améliorer la gouvernance familiale est essentiel», souligne Clare Stirzaker, associée spécialisée dans la gestion de patrimoine au sein du cabinet d’avocats Boodle Hatfield. Même lorsque les familles ont conclu des accords juridiquement contraignants pour apporter des réponses claires aux questions de succession ou d’héritage, le dialogue est généralement préférable à l’action en justice pour éviter les conflits ou les résoudre, estime-t-elle. 

«Les conseils de famille et les chartes familiales sont des outils de gouvernance importants», ajoute Hayden Bailey, associé responsable de la gestion de patrimoine chez Boodle Hatfield. «Ils impliquent toutes les générations, avec des représentants qui peuvent se réunir pour discuter de questions communes à l’ensemble des membres de la famille concernant la constitution et la gestion de leur patrimoine.» Il n’est pas possible d’anticiper tous les scénarios auxquels la famille peut faire face, mais un conseil de famille offre au moins la possibilité de trouver ensemble des solutions à des problèmes imprévus.

Aujourd’hui, gérer un patrimoine financier s’apparente moins à un passage de relais qu’à un sport d’équipe.
— Honora Ducatillon, Head of Family Advisory, Pictet Wealth Management

«La jeune génération ne devrait pas découvrir l’existence du patrimoine familial à la lecture d’un document juridique ou lors d’un conflit», avertit Honora Ducatillon. «Il faut l’intégrer progressivement dans les discussions, non pas pour qu’elle prenne des décisions, mais pour qu’elle se familiarise avec les différents enjeux.» Pour de nombreuses familles, cette démarche n’est pas naturelle. Elle exige des efforts et doit être soutenue, que ce soit par des réunions régulières, des processus d’apprentissage en commun ou des points de vue extérieurs qui contribuent à faire avancer le dialogue. «En ce sens, la gouvernance repose moins sur des règles formelles que sur des habitudes à mettre en place», ajoute Honora Ducatillon. 

En adoptant la bonne approche, les familles peuvent non seulement assurer une continuité financière, mais aussi développer une vision commune à toutes les générations. Pourtant, les non-dits l’emportent encore trop souvent sur le dialogue, et la structure sur l’intention. Les familles qui font l’effort de s’entendre, même de manière imparfaite, jettent les bases à des solutions plus pérennes. La discussion peut être difficile, mais elle constitue le vrai point de départ de la transmission de patrimoine.

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