Santé des femmes: combler l’écart grâce aux données et à l’innovation
En bref
Conséquence des disparités historiques dans la recherche médicale et les financements, des lacunes existent dans la prise en charge des femmes: leurs problèmes de santé sont diagnostiqués plus tard et les traitements proposés sont moins efficaces. Malgré un intérêt économique évident, les innovations axées sur la santé des femmes bénéficient d’un soutien financier beaucoup moins important que les maladies qui touchent les hommes. Le contexte d’investissement est en train d’évoluer: au-delà des applications centrées sur les aspects lifestyle, des entreprises s’attaquent désormais aux questions scientifiques, aux interventions biologiques et aux modèles de soin déployables à grande échelle. En contribuant à combler le déficit de données et de travaux de recherche, le private equity peut jouer un rôle moteur dans la réduction des inégalités en matière de santé, tout en générant des résultats économiques et sociaux importants.
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Recherche et financement: combler le déficitLes femmes ayant longtemps été exclues des essais cliniques, les données à leur sujet manquent, et les traitements médicaux sont donc moins efficaces. Pour combler ce déficit et profiter d’une croissance économique encore inexploitée, il est indispensable de réorienter l’investissement vers les maladies spécifiquement féminines (hors oncologie).
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Accompagner la transition vers l’innovation biologiqueL’investissement évolue, passant de simples applications de suivi aux biotechnologies de pointe (anticorps conjugués et immunothérapies basées sur le microbiote notamment). Il existe aussi des avancées scientifiques qui ciblent les facteurs biologiques à l’origine de pathologies comme le cancer de l’ovaire ou l’infertilité, au lieu d’en traiter simplement les symptômes.
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Déployer la santé à grande échelle grâce aux plateformes intégréesSigne que le secteur des «femtech» gagne en maturité, des prestataires de soins intégrés proposent des services en ligne qui permettent de pallier la fragmentation des réseaux de santé et le manque de spécialistes. S’appuyant sur des données, ces plateformes proposent un accompagnement personnalisé, des symptômes au traitement, avec à la clé un meilleur accès aux soins où que se trouvent les patientes.
Combler le manque de données dans le domaine de la santé des femmes
Le sujet est loin d’être anecdotique, parce qu’il témoigne d’un problème plus large, à savoir la disparité entre hommes et femmes dans la recherche médicale, son financement et in fine les médicaments mis sur le marché. Conséquence: d’après le Forum économique mondial et le McKinsey Health Institute, les femmes passent 25% de plus de leur vie en mauvaise santé que les hommes. Cet écart coûte à l’économie mondiale l’équivalent de 75 millions d’années de vie en bonne santé perdues chaque année, la charge pesant principalement sur les femmes pendant leurs années de travail les plus productives, c’est-à-dire entre 20 et 60 ans.
Nous voyons aussi des entreprises cibler les aspects concrets de la santé des femmes – délais de diagnostic, fragmentation des réseaux de professionnels, manque de praticiens spécialisés.
Malgré tout, dans le secteur de la santé, seul 1% des investissements dans la recherche et l’innovation est consacré aux pathologies féminines (hors oncologie), alors que l’endométriose, la ménopause ou les formes sévères du syndrome prémenstruel représentent 14% de l’écart hommes-femmes. A titre de comparaison, le diabète en représente 2%, mais obtient 12,5% des financements. Mis bout à bout, ces éléments se traduisent par des diagnostics plus tardifs (quatre ans en moyenne pour la même maladie) et des traitements moins efficaces.
La santé reproductive bénéficie elle aussi d’avancées majeures, plusieurs sociétés européennes non cotées travaillant, au-delà du processus de FIV, sur l’amélioration biologique de la fertilité.
Sans justification sur le plan économique, puisqu’un dollar investi dans la santé des femmes se traduit par trois dollars de croissance économique. Alors pourquoi cette inégalité existe-t-elle? Principalement à cause du manque de données. Historiquement, la recherche médicale s’est intéressée à «l’homme type», excluant les femmes des essais cliniques jusqu’au début des années 1990. De nombreux produits pharmaceutiques ont donc été calibrés en fonction de la physiologie des hommes. Les inhalateurs destinés au traitement de l’asthme sont par exemple 20% moins efficaces chez les femmes. Aujourd’hui encore, ces dernières sont sous-représentées dans des études concernant des pathologies qui les touchent plus que les hommes, comme les maladies cardiovasculaires et auto-immunes. Et, quand elles sont incluses, les résultats sont rarement ventilés par sexe (comme le montrait l’exemple de la migraine).
Le rôle du capital-investissement dans la santé des femmes
Ce déficit de données engendre un déficit de recherche et d’innovation. C’est là que les investisseurs en private equity peuvent faire la différence. Comment? En apportant davantage de fonds aux entreprises axées sur les besoins des femmes. Notons à ce propos que l’investissement dans la santé des femmes évolue, passant d’aspects plutôt lifestyle à des considérations scientifiques dans la biotech, les produits pharmaceutiques et les dispositifs médicaux.
Dans la biotech et sur le marché des produits pharmaceutiques , les investisseurs s’intéressent de plus en plus aux pathologies féminines, et vont au-delà de la simple prise en charge des symptômes pour intervenir au niveau biologique. Cette tendance est particulièrement nette dans l’oncologie, où des innovations comme les anticorps conjugués (ou ADC) – une chimiothérapie qui cible les tumeurs avec plus de précision, l’anticorps s’y fixant pour délivrer directement sa charge cytotoxique – et l’immuno-oncologie rebattent les cartes. Le laboratoire danois Genmab a ainsi développé un ADC contre une forme résistante de cancer de l’ovaire qui pourrait devenir un blockbuster.
La santé reproductive bénéficie elle aussi d’avancées majeures, plusieurs sociétés européennes non cotées travaillant, au-delà du processus de FIV, sur l’amélioration biologique de la fertilité. Freya Biosciences, elle aussi danoise, planche sur des immunothérapies basées sur le microbiote qui ciblent les facteurs immunologiques à l’origine de l’infertilité chez les femmes. L’espagnole Oxolife développe un traitement non hormonal destiné à améliorer l’implantation des embryons, étape de l’assistance médicale à la procréation au taux d’échec très élevé.
Les investisseurs en private equity peuvent saisir les opportunités les plus intéressantes, qui se trouvent au croisement entre innovations biologiques et prestations de soins déployables à grande échelle.
Outre ces progrès dans la recherche, nous voyons aussi des entreprises cibler les aspects concrets de la santé des femmes – délais de diagnostic, fragmentation des réseaux de professionnels, manque de praticiens spécialisés…
Le secteur des «femtech» gagne ainsi en maturité: aux côtés des applications simples de suivi des règles existent désormais des prestataires de soins intégrés. Pour traiter le problème de l’accès, ces plateformes séparent le soin de la situation géographique, proposant une réponse plus exhaustive aux pathologies complexes que les médecins généralistes ne savent pas forcément traiter. Après l’investissement important d’un acteur du private equity, Flo Health est ainsi devenue la première licorne de la femtech (une licorne étant une entreprise valorisée plus d’un milliard de dollars). Elle est désormais une «super-app» proactive qui propose des conseils personnalisés et des recommandations de parcours de soins dédiés aux femmes, démontrant ainsi toute la puissance de l’engagement client, basé sur les données.
Défis et opportunités d’investir dans la santé des femmes
Mais malgré les promesses, ce marché comporte aussi des risques. Les sociétés de biopharma spécialisées dans la santé des femmes souffrent d’une décote médiane de 41% en early stage et de 52% en late stage par rapport au secteur de la santé au sens large. Les tensions avec les prestataires de couverture santé, frileux à l’idée de rembourser des solutions entièrement numériques, inquiètent aussi de plus en plus. De plus, l’aspect réglementaire du processus d’approbation, notamment en matière de traitements innovants, débouche sur un verdict manichéen: succès ou échec. Enfin, la question des compétences, en particulier dans l’endocrinologie reproductive, peut poser problème.
Les investisseurs en private equity peuvent saisir les opportunités les plus intéressantes, qui se trouvent au croisement entre innovations biologiques et prestations de soins déployables à grande échelle: ménopause, endométriose, oncologie, modèles hybrides de fertilité… Hormis un potentiel financier non négligeable, ces investissements sont l’occasion de combattre une inégalité historique en matière de santé, et donc d’allier performance économique et impact social.
Entre 2019 et 2023, les start-up spécialisées dans la dysfonction érectile ont attiré plus d’un milliard de dollars d’investissement, quand celles qui planchent sur l’endométriose (et cherchent donc à aider une femme en âge de procréer sur dix) ne recevaient que 44 millions. Si l’investissement peut résoudre le premier problème, pourquoi ne pourrait-il pas aussi résoudre le second?