Celle qui a appris à nager pour un triathlon
Huit mois plus tôt, quand sa plus jeune fille a quitté le nid pour l’université, Nadine a eu un déclic. Pendant des années, son temps lui avait échappé. Issue d’une fratrie de sept enfants, elle avait grandi dans un foyer où on apprenait tôt à faire de la place aux autres. Nadine avait gardé cette habitude à l’âge adulte: la sortie de l’école, les longs trajets entre la maison et le travail, et les années passées à s’occuper de ses parents âgés tout en travaillant et en élevant ses deux petites filles. Elle avait tenté la salle de sport à plusieurs reprises, mais finissait toujours par jeter l’éponge. Elle s’est alors rendu compte qu’il lui fallait une activité qu’elle ne pourrait pas discrètement abandonner. Alors, en décembre 2024, elle s’est inscrite à un triathlon.
Au départ, le mari de Nadine n’y a pas cru. «Mais pourquoi??», lui a-t-il demandé. Nadine, qui n’avait jamais appris à nager, n’a pas vraiment su quoi répondre. Tout ce qu’elle savait, c’est que la honte de renoncer à un engagement serait pire que ce qu’il faudrait faire pour l’honorer. Elle a alors mis la date, le 1er juin 2025, dans le calendrier familial et s’est inscrite à des cours de natation. Ainsi, elle n’avait plus le choix.
La suite a été rude: cinq mois de frustrations et des améliorations très lentes, jusqu’à un véritable blocage mental. Apprendre à nager à l’âge adulte n’a rien de facile. La mécanique que les enfants intègrent instinctivement – la rotation de la tête, le rythme des respirations, et la discipline incongrue consistant à expirer sous l’eau – doit être décomposée, puis reconstruite de manière consciente. La principale difficulté pour Nadine a été la respiration: la bouche ouverte pour inspirer, puis le visage dans l’eau pour expirer par le nez. Pendant longtemps, son corps a refusé de lâcher prise. «Et si j’inspire trop tôt? Et si ma tête est encore sous l’eau?» La peur était à la fois totalement rationnelle et complètement paralysante.
En plus de cela, intégrer les entraînements dans le quotidien de Nadine a nécessité d’énormes changements. Elle avait passé des décennies à être celle qui disait toujours oui: à ses parents, ses enfants, ses collègues, sa famille. A présent, et sans doute pour la première fois, elle devait apprendre à dire non.
En plus de cela, intégrer les entraînements dans le quotidien de Nadine a nécessité d’énormes changements. Elle avait passé des décennies à être celle qui disait toujours oui: à ses parents, ses enfants, ses collègues, sa famille. A présent, et sans doute pour la première fois, elle devait apprendre à dire non. Les cours de natation étaient inscrits dans l’agenda en premier, et non en dernier. «Au départ, je culpabilisais d’avoir à dire non aux autres ou bien de dire “Je ne peux pas te rendre service pour le moment, mais je m’en occuperai plus tard”», reconnaît Nadine. «Je me suis rendu compte que j’arrivais quand même à caser tout le reste et qu’il fallait que j’arrête de me faire passer en dernier.» Une petite révolution, qui aurait certainement dû arriver beaucoup plus tôt. Mais qui n’a pas rendu la natation plus facile pour autant.
Au fil des semaines à la piscine, Nadine a vu les autres progresser, aller vers des mouvements plus complexes et trouver un rythme qui lui échappait. Son entraîneur tentait pourtant de la rassurer: chacun apprend à son rythme, elle finirait par y arriver. Malgré cette bienveillance, Nadine avait du mal à se convaincre. Mais sa détermination a finalement pris le dessus.
Le jour de la course, en entrant dans la piscine, elle s’est figée. «J’avais entendu cette légende urbaine de personnes qui s’enfuyaient en voyant pour la première fois un bassin olympique!» Debout au bord de ce grand rectangle bleu, elle comprenait totalement cette envie. Le bassin semblait s’étendre à l’infini, et pendant un moment, la sortie lui a semblé très proche. Mais elle a quand même plongé.
Aux côtés de nageurs aux capacités très diverses, Nadine a choisi la nage qui lui semblait la moins intimidante: le dos crawlé. Pas la version ultra efficace que l’on voit en compétition, mais celle du débutant: bien allongée sur le dos, les bras s’écartant par des mouvements circulaires et amples, le visage bien au-dessus de la ligne d’eau. Autour d’elle, des triathlètes passaient en crawl, l’éclaboussant à chaque virage en fin de longueur, leurs pieds heurtant parfois ses côtes quand ils la dépassaient. Nadine gardait les yeux rivés au plafond, à compter les poutres, sans jamais s’arrêter. Les 400 mètres les plus longs de sa vie, mais elle y est parvenue.
J’ai vraiment pensé à m’arrêter! Mais j’ai aussi pensé à la ligne d’arrivée, à toutes les soirées passées à m’entraîner, et à la raison pour laquelle je faisais ça.
Au tour du vélo, ensuite. Pour une cycliste aguerrie comme elle, dix kilomètres auraient dû sembler gérables après la nage, mais ce ne fut pas le cas. Au troisième kilomètre, ses jambes la faisaient souffrir. Elle avait atteint un niveau d’épuisement qu’elle n’avait pas anticipé, celui qui vous prend aux muscles et refuse de négocier. «J’ai vraiment pensé à m’arrêter! Mais j’ai aussi pensé à la ligne d’arrivée, à toutes les soirées passées à m’entraîner, et à la raison pour laquelle je faisais ça.»
Le Women’s Whisper Triathlon est un événement réservé aux femmes de tous niveaux, qui a pour but de collecter des fonds et de sensibiliser au cancer de l’ovaire. Ce matin-là, Nadine n’a reçu que des encouragements, donnés de bon cœur et sans condescendance, de la part de femmes qui étaient pourtant plus rapides, plus athlétiques et plus avancées qu’elle dans la course. Elles lui faisaient signe en passant à sa hauteur, voire ralentissaient pour s’assurer qu’elle allait bien. Nadine a entendu des témoignages de maladie, de guérison et de présence chaque année à cet événement, pour retrouver cette communauté. Elle a alors surmonté la douleur et trouvé un second souffle. Elle a bouclé les dix kilomètres de vélo et a réussi à finir les 3,2 kilomètres de course à pied. «Quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, je me suis sentie revigorée, accomplie et consciente de ce que j’étais véritablement capable de faire. Ce n’était pas simplement la fin d’une course, mais la preuve qu’on est plus forte à chaque fois qu’on refuse d’abandonner.»
Un mois plus tard, en plein milieu d’un de ses cours de natation habituels, Nadine a eu un déclic concernant la respiration. Pas une révélation soudaine, mais l’arrivée discrète de quelque chose qui semblait hors de portée jusque là. Inspirer, tête baissée, expirer. Puis, le crawl. Son corps avait fini par comprendre ce que son cerveau avait tenté de lui inculquer pendant des mois. La panique avait disparu. Elle n’avait plus besoin de compter. Tout cela avait été remplacé par une sensation totalement inattendue: le calme. «J’ai trouvé de la sérénité dans la régularité de ma respiration, qui m’a rassurée.»
Après une pause cet hiver, Nadine a retrouvé depuis début mai le chemin de la piscine deux fois par semaine après le travail. En août, elle partira en croisière avec sa famille pendant douze jours en Méditerranée, pour découvrir la côte amalfitaine, la Sicile, Cannes, Ibiza et Barcelone. Cette famille qui l’a vue hésiter autour de la piscine la retrouvera cette fois en mer, à l’aise comme un poisson dans l’eau!
Nadine est Office Manager et HR Officer au sein du bureau de New York de Pictet Asset Management.