George Bennett: à l’école des probabilités

La trame de notre vie est tissée de fils qui remontent souvent à l’enfance.

George Bennett, aujourd’hui Client Relationship Officer chez Pictet Asset Services, n’a que quatre ans quand il découvre le monde des courses hippiques. En visite chez ses grands-parents, propriétaires de chevaux à Pietermaritzburgand en Afrique du Sud, il passe ses journées à regarder défiler les chevaux à toute allure et apprend à choisir les soies aux couleurs vives – bleu et or pour sa famille – qui orneront les casaques et les toques des jockeys pour les rendre plus faciles à distinguer les uns des autres en course.

Son père n’ayant jamais témoigné d’un grand intérêt pour ce sport, les courses retrouvent à travers lui une place de choix dans la nouvelle génération familiale. Et la fascination du jeune garçon pour le monde hippique augmente encore quand, à l’âge de 7 ans, il arrive à Newmarket pour intégrer un pensionnat.

Située à deux heures du nord de Londres, Newmarket est une petite bourgade à l’architecture géorgienne, avec ses rangées de maisons mitoyennes, ses coquettes places et sa campagne environnante. Petite mais très cosmopolite, la ville est au monde des courses ce que la Silicon Valley est à la technologie: un lieu où convergent les talents, les capitaux, les personnalités et les ambitions. Des grands éleveurs irlandais aux riches propriétaires venus du Golfe en avion pour choisir le champion de demain, tout le monde afflue vers ce petit coin proche de Cambridge pour acheter, entraîner et observer des chevaux.

George a des amis dont les parents sont éleveurs. Ils préparent les chevaux les jours de course et conseillent les propriétaires qui souhaitent faire l’acquisition d’un animal. Il n’est pas rare de croiser des jockeys connus dans les rues de la ville, si bien que dès 11-12 ans, George en sait long sur le monde hippique: «On acquiert des connaissances sans vraiment s’en rendre compte, confie-t-il. A force de baigner dans ce milieu, on apprend vite les noms des grands entraîneurs, des jockeys prometteurs et des chevaux les plus convoités.» 

Les montants en jeu peuvent être extraordinaires. Le prix des jeunes pur-sang les plus recherchés peut atteindre plusieurs millions de livres avant même qu'ils n'aient concouru dans un contexte professionnel.

C’est peut-être à l’aube que le charme de ce monde équestre se manifeste de la façon la plus évidente. Chaque samedi, dès 6 heures du matin, on aperçoit des propriétaires et des entraîneurs sur les hauteurs de la lande aux abords de la ville. Ils observent avec attention les chevaux lancés au galop sur les pistes d'entrainement – de longues étendues d'herbe réservées à l'entrainement des chevaux de course – , guettant dans leur allure les qualités en devenir susceptibles de se transformer un jour en victoire sur le champ de courses.

"C’est une étape du travail hippique que les gens ne voient pas forcément", explique George. A ce moment-là, il n’y a pas ni spectateurs, ni tribunes, ni remise de prix. Ce qui se passe avant la course est tellement passionnant. On observe, on attend, on essaie de repérer le moindre signe nous amenant à espérer que ce jour-là, le cheval dans lequel on a placé nos espoirs sera le premier à passer le poteau d’arrivée.

C’est à l’âge de 18 ans que George apprend, de l’intérieur, la dimension financière de ce sport. A peine sa scolarité terminée, il est engagé chez Tattersalls, la maison de vente aux enchères de Newmarket et l’un des plus grands marchés de chevaux de course d’Europe. «Les montants en jeu peuvent être extraordinaires. Le prix des jeunes pur-sang les plus recherchés peut atteindre plusieurs millions de livres avant même qu’ils n’aient concouru dans un contexte professionnel», confie-t-il.George travaille comme «spotter» (ou observateur averti), une fonction plus prestigieuse qu’il ne veut bien le dire. Cela peut sembler un peu étrange et moins intéressant que ne l’est la réalité de la fonction.

Positionnés autour du ring d’enchères, les spotters sont là pour observer non pas les chevaux, mais les acheteurs. Un simple geste de la main, un catalogue levé discrètement ou un coup d’œil furtif vers l’animateur de l’enchère peut signaler une offre de centaines de milliers de livres. George a alors pour mission de repérer ces gestes et de relayer les offres à voix haute.

Chacun est à l'affut de l'élément d'information à côté duquel les autres sont passés.

Certains acheteurs essaient délibérément de passer inaperçus. Ils restent derrière les sièges du ring d’enchères ou se placent en retrait, tout en veillant à être suffisamment visibles pour que leur offre soit prise en considération. Si un acheteur potentiel voit un propriétaire réputé commencer à enchérir, il peut en déduire que le cheval en vente est un lot intéressant et ainsi entraîner son prix à la hausse. Plus un enchérisseur se fait discret, moins il donne d’indications aux autres acheteurs présents.

George a appris à repérer les préférences des habitués: il sait où certains acheteurs aiment s’asseoir, de quelle façon ils se signalent et quels micromouvements peuvent soudain faire bondir les prix. Voir une enchère appelée à se solder en millions, évoluer au rythme de regards, de simples gestes ou des mouvements presque imperceptibles de catalogues levés furtivement, a quelque chose de l’ordre d’un ballet, d’une chorégraphie bien orchestrée.

De son expérience chez Tattersalls, George a tiré un autre enseignement, de portée plus générale: comment interagir avec les clients internationaux extrêmement aisés, tels que ceux qu’il rencontrera plus tard dans le domaine des services financiers. «Ils étaient très exigeants. Les choses devaient être faites selon des modalités et un calendrier bien précis. “Cela prendra peut-être une semaine” n’était pas une réponse acceptable. Ils voulaient savoir quand exactement.»

Les relations clients qu’il gère aujourd’hui dans le monde de la finance s’inscrivent dans un cadre différent, mais les réflexes sont les mêmes. Il faut identifier ce qui compte pour le client, être attentif à la façon dont il opère et s’adapter en conséquence. «On entre un peu dans la peau de l’autre, explique George. On cherche à comprendre ce qu’il attend de nous, comment il veut que les choses soient faites, ce qui lui tient à cœur.»

Entre différentes fonctions dans l’investissement, Georges travaillera brièvement auprès d’un bookmaker – une société qui calcule les probabilités de résultats d’événements sportifs et encaisse les mises des parieurs. Ce poste lui permettra de voir le monde des courses sous un autre angle et de découvrir, au-delà du nom du favori, tout ce que l’on peut apprendre du flot d’informations circulant autour une course. Un pari placé par une personne connue pour sa connexion avec un des chevaux engagés peut être interprété comme le signe d’un succès potentiel. Des schémas se dessinent peu à peu, révélant qui soutient quoi, et quand. Pour George, cette activité viendra confirmer ce que sa longue expérience des courses lui a appris: chacun est à l’affut de l’élément d’information à côté duquel les autres sont passés.

Difficile de ne pas faire le parallèle avec l’investissement. «Vous pouvez accumuler autant de données que vous voudrez, vous ne les aurez jamais toutes. Les décisions les plus difficiles, qui s’accompagnent des plus grandes récompenses, sont généralement celles que personne ne peut totalement justifier par avance.»

Les décisions les plus difficiles, qui s'accompagnent des plus grandes récompenses, sont généralement celles que personne ne peut totalement justifier par avance. 

Aux yeux de Georges, l’attrait du sport hippique repose sur quelque chose de bien moins cérébral que toutes ces analyses. Et c’est ce qu’il a découvert après avoir fait l’acquisition d’un cheval avec un groupe d’amis, appelés à partager avec lui les frais d’entraînement, mais aussi – le cas échéant – les gains.

Le cheval en question n’avait pas de quoi prétendre à une quelconque postérité hippique. Son entraîneur, habitué à travailler avec des animaux bien plus prometteurs, était si impatient de le voir quitter l’écurie qu’il a proposé de renoncer à ses honoraires si le groupe d’amis acceptait d’emmener le cheval ailleurs. George sourit encore en racontant l’anecdote. «Nous avons quand même adoré cette expérience. C’était formidable.»Leur animal n’a remporté que trois courses. Un piètre palmarès qui n’a fait que confirmer ce que la bande de copains avait toujours soupçonné: rares sont les propriétaires qui gagnent de l’argent, et la plupart connaissent les probabilités dès le départ. Mais connaître les probabilités ne change rien ou presque à l’espoir de voir votre cheval se révéler un champion.

Pour George, la véritable récompense tient dans les moments passés sur les champs d’entraînement au petit matin quand la ville dort encore, dans les échanges avec les entraîneurs, dans l’anticipation fébrile de la course et dans la possibilité, infime mais grisante, que cette course-là soit finalement la bonne.

Il aimerait retenter l’expérience. Réunir des fonds avec des amis, partager avec eux les hauts et les bas d’une nouvelle aventure, et, s’il le peut, redonner vie à un autre élément de son héritage familial. «J’aimerais faire renaître les couleurs de mes grands-parents. Avoir un cheval à mon nom, courant sous nos couleurs. Comme un emblème de notre famille.»

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