Renforcer la place des femmes dans la tech
Ouvrir aux femmes les portes de la tech
Née à Londres, June Angelides grandit à Lagos, au Nigéria, dans une famille d’entrepreneurs. Elle mène une carrière aux multiples facettes. Aujourd’hui investisseuse chez Samos Investments, où elle accompagne de jeunes entreprises, elle est également entrepreneure: elle a notamment fondé une école de programmation destinée aux mères de famille. Elle conseille aussi des entrepreneurs et des investisseurs prometteurs et donne régulièrement des conférences, pour lesquelles elle est très sollicitée. Désignée en 2018 par le Financial Times comme l’une des figures les plus influentes de la tech, elle est nommée deux ans plus tard Membre de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE), en reconnaissance de son engagement en faveur des femmes dans la technologie. Derrière cette diversité d’activités et de compétences, June poursuit un même objectif: permettre à chacun de réaliser son potentiel. Cette ambition lui tient profondément à cœur dans un monde en pleine mutation, dont elle mesure avec lucidité les effets sur notre façon d’organiser et de mener notre vie professionnelle.
June Angelides, fondatrice de Mums in Technology. Crédit: @ Yellow Belly
Vers 2015, pendant son congé maternité, June envisage de diversifier sa carrière. Son poste au sein du département Early Stage Banking de la Silicon Valley Bank, à Londres, lui a permis d’observer aux premières loges la rapidité avec laquelle une start-up peut prendre forme. Cette expérience lui donne envie de tenter l’aventure à son tour.
Manifestement, personne n’avait imaginé qu’une maman puisse avoir envie d’apprendre à programmer.
Elle souhaite apprendre à coder, mais ne trouve aucune école de programmation lui permettant d’assister aux cours avec son bébé. «Manifestement, personne n’avait imaginé qu’une maman puisse avoir envie d’apprendre à programmer...» Qu’à cela ne tienne: elle fonde sa propre école. Mums in Technology voit le jour en juin 2015 et accueille, quatre mois plus tard, ses premières élèves accompagnées de leur enfant. Pour élargir l’accès aux métiers de la tech, qui offrent des débouchés toujours plus nombreux, June noue des partenariats avec des multinationales par l’intermédiaire de son établissement et accompagne des centaines de femmes dans leurs premiers pas professionnels dans le secteur.
Mums in Technology marque aussi une étape importante dans le parcours personnel de June en lui donnant de la visibilité. «J’ai appris à dire ce que je pensais, à faire entendre ma voix, explique-t-elle. Ce qui m’a surtout encouragée, c’est de savoir que mes efforts allaient ouvrir des portes à d’autres.» L’école lui vaudra aussi d’être nommée membre de l’ordre de l’Empire britannique. Toutefois, ouvrir les portes de la tech ne suffit pas à lever tous les obstacles à l’entrepreneuriat: une fois la première version d’une application développée, encore faut-il trouver les moyens de la financer. June prend alors conscience des difficultés auxquelles se heurtent les femmes et les entrepreneurs issus de groupes sous-représentés pour lever des fonds. Avec Mums in Technology, elle s’était attaquée au manque de compétences dans le secteur. À la fermeture de son école en 2018, elle sait déjà quel sera son prochain chantier: l’accès aux capitaux.
Atelier de présentation animé par June Angelides lors d’un événement organisé par The Tech Bros.
Plus de diversité dans le capital-risque
Depuis son arrivée chez Samos Investments en 2018, June s’efforce d’élargir l’accès au financement par le biais du venture capital (capital-risque). Face aux investisseurs, les femmes qui créent leur entreprise ne sont pas logées à la même enseigne que leurs homologues masculins: les hommes sont invités à parler de leurs perspectives de réussite, tandis que les femmes sont surtout interrogées sur les risques d’échec. Les chiffres témoignent de ce déséquilibre: selon le rapport Small Business Equity Tracker 2023 de la British Business Bank, les entreprises britanniques fondées exclusivement par des femmes n’ont reçu que 2% du total des investissements en capital en 2022. Pour June, les investisseurs devraient davantage rendre compte de leurs pratiques. Samos Investments a ainsi été, souligne-t-elle, l’une des premières sociétés de capital-risque à suivre la diversité des profils des entrepreneurs qu’elle finançait, ainsi que l’évolution de leur entreprise. Non pour respecter des quotas, mais pour vérifier que tous les projets étaient évalués sur un pied d’égalité.
Le nombre de personnes venues me demander conseil m’a fait prendre conscience du manque de clarté sur les façons d’accéder au métier. J’ai donc décidé de partager ces informations le plus largement possible.
Mais pour June, la diversité ne doit pas se limiter aux entrepreneurs financés: elle doit aussi être au rendez-vous du côté des investisseurs. Elle anime ainsi un groupe de mentorat destiné aux personnes qui souhaitent travailler dans le venture capital (capital-risque). «Le nombre de personnes venues me demander conseil m’a fait prendre conscience du manque de clarté sur les façons d’accéder au métier. J’ai donc décidé de partager ces informations le plus largement possible», explique-t-elle. À ses débuts, elles croisaient peu de femmes dans le secteur, surtout parmi les partners (les associés). Depuis, les lignes ont bougé: au Royaume-Uni, la proportion de sociétés de capital-risque dont les équipes d’investissement sont exclusivement masculines a diminué de plus de moitié en dix ans, selon le 10-Year Impact Report de Diversity VC. D’autres initiatives cherchent à faire avancer l’égalité. Parmi elles, The Tech Bros, dont June est membre du comité consultatif. Pilotée par des femmes, cette structure associe un fonds de capital-risque à un accélérateur de start-up. Elle finance des entreprises fondées et dirigées exclusivement par des femmes aux compétences techniques, qu’elle accompagne dans leur projet entrepreneurial. «The Tech Bros entend précisément prendre le contre-pied de la “culture bro” – cet entre-soi masculin de la Silicon Valley – et tordre le cou à l’idée que la gent féminine est incapable de mener à bien des projets complexes. Comme si nous ne savions entreprendre que dans le secteur de la beauté!»
Le travail se conjugue au pluriel
Les carrières suivent des trajectoires de moins en moins linéaires, observe June. Il est désormais courant de conjuguer plusieurs activités et sources de revenus, mais le système financier reste largement pensé pour un seul emploi et un seul salaire. Lors d’un atelier qu’elle animait sur ces nouvelles formes de travail, divers participants lui avaient fait part de leurs difficultés à concilier plusieurs activités sans s’épuiser, à rester visibles et à se faire rémunérer à leur juste valeur.
Ces échanges, nourris de sa propre expérience – June combinait plusieurs activités bien avant que ces parcours ne se répandent –, lui ont inspiré The Portfolio Method, qu’elle a lancée cette année et rebaptisée MyPholyo en juillet. Basée sur l’intelligence artificielle, la plateforme aide les professionnels à développer et à gérer leurs différentes activités. Elle leur permet de fonder leurs décisions sur des données concrètes plutôt que sur leur seule intuition, avec une vision plus claire de leurs sources de revenus, de leur positionnement tarifaire et des opportunités qui s’offrent à eux. Avec MyPholyo, elle entend ainsi accompagner l’évolution du travail, comme elle l’avait fait avec Mums in Technology face aux profondes transformations du monde des start-up. À ses yeux, la clé de la réussite et de l’équilibre est de trouver un fil conducteur qui donne un sens commun aux différents rôles que l’on endosse et qui guide le choix des nouvelles opportunités. «Avant d’accepter une proposition, il faut se demander si celle-ci s’inscrit dans cette continuité.»
Parcours / Dates clés
Diplômée en économie du University College London, puis débute comme analyste de marché chez Thomson Reuters.
Intègre l’équipe Venture Debt de la Silicon Valley Bank de Londres, avant de rejoindre les services bancaires aux entrepreneurs.
Fonde Mums in Technology, école où les mamans peuvent apprendre à programmer avec leur bébé.
Rejoint Samos Investments pour investir dans des start-up. Figure au sixième rang des personnalités BAME les plus influentes de la tech britannique, selon le Financial Times et le cabinet de recrutement Inclusive Boards.
Nommée membre de l’Ordre de l’Empire britannique (MBE) pour son engagement en faveur des femmes dans la technologie.
Commence à investir à titre personnel dans des start-up dirigées par des femmes. Son portefeuille compte aujourd’hui neuf entreprises.
Fonde Levare Ventures, collectif de business angels ciblant les start-up africaines à forte croissance. Intègre le groupe de travail créé à l’initiative du gouvernement britannique pour soutenir les entreprises à forte croissance dirigées par des femmes.
Rejoint le comité consultatif de The Tech Bros, fonds de capital-risque et accélérateur d’entreprises dirigées par des femmes. Fonde MyPholyo, plateforme fintech utilisant l’IA pour aider les professionnels à analyser et à optimiser leurs différentes sources de revenus.