Entretien avec Elif Aktuğ, associé-gérante du groupe Pictet

«Les femmes sont une force de changement»

Elif Aktuğ, associée-gérante du groupe bancaire genevois Pictet, s’exprime sur le marché à plusieurs milliards des cessions d’entreprise, la transmission de patrimoines importants et le choix du bon partenaire.

Entretien réalisé par Anne-Barbara Luft, Bilanz

Le Leuenhof, situé à deux pas de la Paradeplatz, a été construit en 1913 pour accueillir la Banque Leu. Ce bâtiment historique à l’architecture emblématique (de hauts plafonds, du marbre à profusion et une colonne imposante représentant Hercule) est depuis 2021 l’adresse de la succursale zurichoise du groupe bancaire genevois Pictet. Entièrement rénové, il offre un aménagement intérieur à la fois moderne et apaisant. C’est dans ce cadre qu’Elif Aktuğ, de passage à Zurich, a pris le temps de nous accorder un entretien. Celle qui exerce habituellement ses fonctions de responsable de la gestion alternative et de coresponsable de la gestion de fortune au siège de Genève est la première femme à avoir rejoint le Collège des associés, plus deux cents ans après la fondation de Pictet.

Nous comptons parmi nos clients des familles que nous accompagnons depuis déjà cinq générations.
— Elif Aktuğ, associée-gérante du groupe Pictet

Le secteur du private equity est en crise. Les cessions d’entreprise sont au point mort et les distributions limitées. Vos clients se montrent-ils inquiets?

Les actifs non cotés constituent une classe d’actifs cyclique, qui connaît des hauts et des bas. Ces dix dernières années, les distributions ont été très élevées, avant de traverser une période de creux. Mais nous observons une reprise. Cette année, en particulier, les distributions se multiplient.

Il n’y a donc pas de crise notable?

Les opportunités sont toujours aussi nombreuses, sur le marché en général et au sein du segment intermédiaire européen en particulier. De plus, certaines introductions en bourse récentes montrent clairement que la valeur se crée en grande partie sur les marchés privés, autrement dit avant l’entrée en bourse. Les moteurs de croissance et la pénétration du marché n’ont pas été impactés.

Les stratégies de désinvestissement sont-elles en train d’évoluer?

Sans aucun doute. Les introductions en bourse suivent un rythme cyclique. Il y a des périodes où elles sont en plein essor – et nous nous trouvons peut-être au début de l’une de ces phases – et il y en a d’autres où la situation est plus compliquée. Voilà pourquoi il est essentiel, quand on investit en private equity, de réfléchir en amont aux options de sortie. Nous écartons les investissements dont l’évolution repose exclusivement sur une introduction en bourse.

Alors, lesquels choisissez-vous?

L’entreprise doit présenter un intérêt stratégique pour d’autres catégories d’acquéreurs ou conserver une taille humaine, qui permettra à une autre société de private equity, prête à s’engager, d’accompagner la prochaine étape de création de valeur. C’est d’ailleurs précisément dans l’analyse des leviers de création de valeur que réside notre valeur ajoutée.

Les investisseurs privés doivent aussi avoir accès aux marchés privés. Qu’en pensez-vous?

La démocratisation des actifs non cotés est effectivement une question qui mérite réflexion. Mais la perspective à court terme privilégiée par de plus en plus d’investisseurs présente des risques. Les actifs non cotés ne sont pas faits pour ceux qui auront besoin de liquidités à plus ou moins brève échéance. D’ailleurs, les rendements élevés qui caractérisent les marchés privés sont aussi une forme de compensation pour l’illiquidité des investissements.

Pourtant de nombreux investisseurs privés cherchent à diversifier les risques au moyen d’actifs non cotés.

Détenir en portefeuille à la fois des placements liquides et des actifs non cotés constitue évidemment une excellente solution de diversification, mais cette approche n’est pas forcément adaptée à tous les types d’investisseurs. Chaque investisseur devrait se demander pendant combien de temps il est prêt à engager son capital pour permettre à la valeur créée de générer des rendements. L’effet des intérêts composés est loin d’être négligeable et il serait dommage de ne pas en tirer profit.

Pictet a été un pionnier dans le domaine de l’investissement thématique, notamment avec le lancement du fonds Water il y a 25 ans. Quelles sont aujourd’hui les mégatendances que vous identifiez?

Trois segments retiennent particulièrement notre intérêt: la technologie, la santé et l’environnement. Sur les marchés privés, les tendances de fond observées dans ces segments se renforcent considérablement quand elles sont combinées, comme l’IA et la santé, par exemple. Elles ouvrent des perspectives prometteuses en ce qui concerne la conception de solutions individualisées. Et dans le domaine de l’environnement, la transition énergétique devient un thème prépondérant. Elle représente une opportunité d’obtenir des rendements intéressants, tout en agissant pour le bien de la société.

A la tête de la gestion de fortune: Elif Aktuğ est coresponsable avec François Pictet de Pictet Wealth Management, qui gère CHF 285 milliards d’actifs. ©Michel Juvet

Comment distinguer les tendances durables des effets de mode passagers?

Premièrement, nous nous appuyons sur des conseils consultatifs qui réunissent des spécialistes issus du monde universitaire et de l’économie. Deuxièmement, nous possédons à la fois une expertise financière et des connaissances scientifiques. Notre équipe de spécialistes des investissements de private equity dans le secteur de la santé se compose en effet de docteurs en sciences et en médecine. Enfin, une construction de portefeuille rigoureuse, axée sur la diversification, constitue le troisième pilier de notre approche. Au lieu d’être à l’affût de la moindre tendance, nous sommes très sélectifs dans notre allocation d’actifs.

Rien qu’en Suisse, ce sont près de CHF 1000 milliards qui devraient être transmis par voie de succession d’ici 2035. Pictet s’est-il préparé à ce grand transfert de richesse, comme on l’appelle?

Absolument. Pictet existe depuis neuf générations et réunit plusieurs générations de collaborateurs. De plus, nous comptons parmi nos clients des familles que nous accompagnons depuis déjà cinq générations. Nous savons donc par expérience ce qu’implique une transmission. De nombreux clients réfléchissent à la manière de transmettre leur patrimoine, en constituant un trust ou une fondation, par exemple. Mais ceux qui recevront ce patrimoine en héritage devraient, eux aussi, se préparer. C’est justement sur ces questions que nous conseillons les familles, dont les membres peuvent être impliqués de différentes manières. Certains participent à la gestion du family office, d’autres définissent les valeurs qui réuniront la famille autour d’un socle commun et d’autres, encore, veillent à associer tout le monde aux prises de décision.

La nouvelle génération a-t-elle des attentes différentes à l’égard des banques?

Il n’y a pas une seule réponse à cette question. Les futurs héritiers forment un groupe très hétérogène. On a souvent en tête, quand on pense à la génération suivante, des jeunes dans la vingtaine, mais en réalité, celui qui reçoit une part d’héritage a souvent déjà passé la soixantaine ou alors, il s’agit du conjoint survivant. Les aspirations et les intérêts individuels peuvent ainsi varier du tout au tout et aller de la durabilité aux cryptoactifs en passant par la philanthropie traditionnelle.

Les femmes sont les grandes bénéficiaires du transfert de richesse. Quelles implications cette réalité a-t-elle pour le secteur bancaire?

Les femmes ont souvent une conception de leur patrimoine qui diffère de la vision d’un chef de famille traditionnel. Nos clientes accordent une place centrale à des aspects comme la durabilité, l’investissement à impact social ou environnemental, la philanthropie, l’implication active des générations suivantes et l’intégration du cercle familial élargi. Elles privilégient en général une perspective à très long terme. Elles ne recherchent pas seulement le rendement, elles veulent aussi générer un impact positif pour la société.

La transmission de patrimoines qui se prépare va-t-elle transformer l’essence du conseil en investissement?

Les femmes sont une force de changement, mais elles ne sont pas seules à participer à cette transformation. Les jeunes générations contribuent elles aussi à faire évoluer la manière de concevoir le conseil en investissement. Aujourd’hui, on ne peut plus faire abstraction de la durabilité. Il n’est pas question d’un bouleversement du jour au lendemain, mais plutôt d’une transformation progressive, que nous percevons tous les jours dans nos échanges avec nos clients.

Un domaine prometteur: Elif Aktuğ est aussi spécialiste de la gestion alternative, qui comprend notamment le private equity. Au sein de Pictet, ce segment représente plus de USD 54 milliards d’actifs sous gestion. ©Michel Juvet

Vous conseillez principalement des clients privés très fortunés, ceux qu’on appelle les Ultra-High-Net-Worth Individuals. En quoi ces clients se distinguent-ils des petits investisseurs?

Ils peuvent se permettre le luxe de prendre leur temps. Ils ne sont pas obligés de suivre l’évolution à court terme du marché et peuvent conserver leurs investissements en bourse ou sur les marchés privés pendant de très nombreux cycles. Cet horizon de placement éloigné, associé à une allocation d’actifs stratégique diversifiée, différencie leur approche de celle d’un investisseur privé ordinaire.

Vos clients fortunés ont-ils un besoin de sécurité accru?

Effectivement, de nombreux clients souhaitent diversifier non seulement leurs investissements, mais aussi les lieux où leurs actifs sont conservés. Cette diversification des places financières est indispensable, ce qui constitue pour nous un avantage. La Suisse, réputée dans le monde entier pour son expertise et sa neutralité, est considérée comme un havre de sécurité.

L’image de marque suisse est donc toujours vendeuse?

Indiscutablement. Nous le constatons chaque jour.

La disparition de Credit Suisse n’a-t-elle pas eu de répercussions négatives?

A court terme, peut-être. Mais cet événement n’a pas ébranlé la solidité de la place financière suisse, dont l’expertise continue d’être extrêmement appréciée dans le reste du monde.

Le modèle de partnership de Pictet est unique. Les décisions, par exemple, se prennent par consensus, sans vote formel. Donnent-elles lieu à de longues discussions?

Nous n’avons pas d’actionnaires externes et nous n’avons de comptes à rendre qu’à nos clients et à nous-mêmes. Nous pouvons donc prendre tout le temps nécessaire pour parvenir à une décision. Et quand nous ne sommes pas convaincus à 100% du bien-fondé d’une décision, nous ne la prenons pas.

N’est-ce pas un processus particulièrement long?

La recherche de la solution optimale peut prendre du temps, en effet, mais c’est du temps bien investi, qui permet une concrétisation rapide dès que nous tombons d’accord. Cette réflexion commune présente un avantage considérable: si je défends auprès de mes collègues associés l’option A ou l’option B, vous pouvez avoir la certitude qu’après avoir examiné la question sous tous les angles, nous aboutirons à une option C, qui sera bien meilleure. La mise en commun de connaissances, de cultures et de visions du monde différentes contribue à la prise de décisions plus judicieuses.

Choisissez bien la personne avec laquelle vous partagerez votre vie pour que vous ayez l’un comme l’autre les mêmes chances professionnelles.
— Elif Aktuğ, associée-gérante du groupe Pictet

Ce n’est que depuis quelques années qu’une telle diversité caractérise le Collège des associés, qui présente aujourd’hui une composition plus jeune, plus internationale et, grâce à votre présence, plus féminine. Cette évolution a-t-elle changé quelque chose?

L’esprit est resté absolument le même. La prise de décisions collégiales est une constante immuable. Homme ou femme, nous disposons tous d’une voix et chaque voix a, par définition, le même poids. Ce qui compte, c’est la diversité des expériences et des points de vue, nourris par les valeurs fondamentales qui nous unissent.

A quelle fréquence les associés se réunissent-ils?

Nous nous réunissons trois fois par semaine et nos séances occupent l’essentiel de la matinée.

Ces réunions ont-elles toujours lieu à Genève?

Nous sommes souvent en déplacement, mais nous faisons en sorte de ne pas prévoir de longs voyages les jours réservés à nos séances. Les décisions les plus importantes se prennent uniquement quand nous sommes tous réunis autour de la table.

Vous avez grandi à Ankara, Londres et Paris. De quelle manière cette enfance cosmopolite a‑t‑elle influencé votre personnalité?

Elle m’a fait comprendre l’importance d’adopter des perspectives différentes. On apprend très tôt à devenir autonome, à s’intégrer dans un cadre de vie nouveau. Savoir décrypter son environnement devient une question de survie quand on change si souvent de pays et d’école.

Vous souvenez-vous de votre toute première réunion avec vos collègues associés?

Evidemment! Ce jour-là, je me suis dit qu’il me restait encore beaucoup de choses à apprendre. Mais ce qui m’a immédiatement plu, c’est l’esprit de collaboration qui règne au sein du Collège. Au cours de la première semaine déjà, un associé de longue date m’a demandé conseil, à mon très grand étonnement. J’ai réalisé que je pouvais avoir un impact dès le premier jour, tout en continuant d’apprendre.

Vous êtes un modèle pour de nombreuses femmes travaillant dans le secteur de la finance en Suisse. Encouragez-vous les femmes dans leur carrière au sein de Pictet?

J’ai participé à la création du Pictet Women’s Network bien avant d’être nommée associée. Au début, nous étions au nombre de huit dans le comité de direction. Aujourd’hui, cette structure est l’une des communautés de collaborateurs les plus influentes au sein du Groupe. Elle constitue une source d’inspiration pour de jeunes collaboratrices, mais aussi pour les hommes qui assistent à nos événements, ce qui est réjouissant.

Des hommes dans un réseau de femmes?

Leur présence est extrêmement importante, car les hommes aussi comptent des femmes talentueuses dans les équipes qu’ils dirigent et ils veulent savoir comment les soutenir dans leur évolution professionnelle. Nous consacrons beaucoup d’énergie à nos programmes de mentorat pour permettre à de jeunes talents – qu’il s’agisse de femmes ou de personnes issues de minorités – de se développer au sein de Pictet. Je n’assume toutefois pas seule cette mission. C’est une préoccupation partagée par tous. Sans compter que j’ai trois filles, pour lesquelles je dois aussi être un modèle au quotidien.

Quel conseil donneriez-vous à de jeunes professionnels faisant leurs premiers pas dans le monde de la finance?

Ne cessez jamais d’être curieux de tout. Et, aux jeunes femmes en particulier, je dirais: choisissez bien la personne avec laquelle vous partagerez votre vie pour que vous ayez l’un comme l’autre les mêmes chances professionnelles.

Le partenaire ou le conjoint jouerait donc en matière de carrière un rôle aussi important que les personnes côtoyées dans la vie professionnelle?

Mon mari comme mes collègues de travail ont toujours cru dans mes capacités. C’est une chance dont j’ai tiré un énorme bénéfice. Et pour mon mari, rien ou presque n’a jamais été exclu d’office. Hormis, bien sûr, attendre un enfant et accoucher. Nous avons toujours été égaux en tout. Dans un secteur aussi exigeant que le nôtre, l’égalité face aux opportunités est absolument essentielle.

Noir ou blanc, Elif Aktuğ?
  • Londres ou Paris? Londres.

    Thé ou café? Café.

    Baklava ou macarons? Baklava.

    Alpes suisses ou Côte d’Azur? Alpes suisses.

    Pistes de ski ou terrain de golf? Ni l’un ni l’autre. Je fais de l’équitation.

    Actions ou obligations? Actions.

    Lève-tôt ou couche-tard? Lève-tôt.

    Restaurant étoilé ou snack? Restaurant étoilé.

    Montreux Jazz Festival ou Festival de Salzbourg? Festival de Salzbourg.

    Piscine à débordement ou lac Léman? Lac Léman.

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