«Donnez-moi une feuille blanche, et j’en ferai quelque chose»
Vous avez visiblement grandi entouré de personnalités fortes.
En effet. Ma mère était chanteuse d’opéra et ma grand-mère sculptrice. Mon père a d’abord été pilote de ligne, avant de devenir instructeur, et mon grand-père a servi dans la Royal Air Force. Ce qui m’a marqué, surtout avec le recul, c’est la confiance en eux qu’ils avaient tous. Ils maîtrisaient totalement leur art et s’y engageaient pleinement.
De mon côté, je n’ai jamais ressenti autant de certitudes. Je n’ai jamais vraiment su ce que je voulais faire plus tard.
J’ai été adopté à l’âge de cinq jours, et ça laisse des traces: une conscience discrète, mais bien présente, de ne pas être tout à fait à sa place. Ce n’est pas dramatique, mais ça suffit pour définir la façon dont on se perçoit. Une fois mes études terminées, je ne savais toujours pas quelle orientation choisir. Ce n’était pas une question de carrière, mais plutôt d’identité. Je ne savais pas encore quelles étaient mes valeurs.
Rob Lowe
A l’âge de 21 ans, il se passe presque simultanément deux choses dans votre vie: vous perdez votre mère et vous arrivez à Londres.
En effet. Ma mère était en phase terminale, et je me souviens lui avoir demandé très directement: «Que veux-tu que je fasse de ma vie?» Je cherchais une boussole, je me sentais totalement à la dérive. «Peu importe ce que tu fais, tant que tu réussis», m’a-t-elle répondu. Sa réponse résonnait encore en moi quand je suis arrivé à Londres.
A ce moment-là, ses mots m’ont semblé durs, mais avec le temps, je les comprends différemment. Elle ne me mettait pas de pression, mais elle voulait que je donne tout à chaque opportunité qui m’était offerte, pour ne pas la gâcher.
A 25 ans, j’ai fait une pause dans ma carrière pour voyager en Asie. Le court séjour prévu au départ s’est transformé en deux ans et demi d’immersion dans des différentes cultures, avec des modes de pensée différents.
Vous arrivez à la City en 1995, à un poste où il a fallu être compétent dès le premier jour.
J’ai rejoint la Lloyds pour travailler sur les marchés monétaires. Mon travail consistait à placer des avoirs au jour le jour pour le bilan de la banque, à négocier les taux et à déplacer des liquidités entre établissements. Le rythme était effréné et ça ne pardonnait pas.
Comme mon parcours pour intégrer ce milieu avait été atypique, j’ai appris en écoutant, en observant et en m’adaptant très vite. Ça m’a donné une sorte d’élan, mais sans régler l’incertitude plus profonde qui m’animait, à savoir qui j’étais et quelles étaient mes valeurs.
Avec quelques collègues, vous rejoignez ensuite la Royal Bank of Canada. Vous y découvrez l’activité de dépôt et l’asset servicing, avant de vous en éloigner totalement.
Tout à fait. C’est chez RBC que j’ai vraiment compris toute la mécanique du secteur, c’est-à-dire comment les actifs étaient détenus, administrés et protégés. C’est un peu la face cachée de la finance, mais elle est pourtant indispensable. Dans le même temps, je n’étais toujours pas au clair sur le plan personnel. J’avais acquis de l’expérience, mais je ne savais pas où j’allais.
A 25 ans, j’ai fait une pause dans ma carrière pour voyager en Asie. Le court séjour prévu au départ s’est transformé en deux ans et demi d’immersion dans des différentes cultures, avec des modes de pensée différents.
J’ai côtoyé des moines bouddhistes au Népal et au Tibet, des agriculteurs au Laos et au Cambodge, des pêcheurs aux îles Fidji. On va d’un endroit à l’autre, alors qu’on n’a pas de langue, d’histoire ou de références en commun. Ce qui compte alors, c’est la présence: le dialogue, l’attitude, le fait d’établir rapidement une relation de confiance.
C’est cette capacité que j’ai gardée de mes voyages.
D’ailleurs, une anecdote semble vous suivre encore aujourd’hui.
Pendant un trajet en bus de neuf heures entre Katmandou et Pokhara, à chaque arrêt, des vendeurs s’approchaient des vitres pour nous vendre des petits pains faits maison et de l’eau. J’ai fait quelques achats et payé le prix demandé, sans discuter, comme tout Britannique qui se respecte. L’homme à côté de moi a regardé la scène, puis m’a dit que j’étais le pire négociateur qu’il ait jamais vu! Avant que je puisse réagir, il s’était déplacé vers la rangée suivante et avait acheté les mêmes articles que moi au même vendeur, pour moitié moins.
Ce qui m’a marqué, ce n’est pas la transaction proprement dite, mais ce qu’elle révélait: la valeur est rarement fixe, et tout peut être discuté. C’est probablement la première vraie leçon que j’ai retenue sur l’influence. D’ailleurs, nous sommes encore amis aujourd’hui.
Rob raconte: «Durant mon voyage en Asie, j’ai côtoyé des moines bouddhistes au Népal et au Tibet, des agriculteurs au Laos et au Cambodge, des pêcheurs aux îles Fidji. On va d’un endroit à l’autre, alors qu’on n’a pas de langue, d’histoire ou de références en commun. Ce qui compte alors, c’est la présence: le dialogue, l’attitude, le fait d’établir rapidement une relation de confiance. C’est cette capacité que j’ai gardée de mes voyages.»
Vers la fin de votre périple, plusieurs planètes ont commencé à s’aligner, sur le plan personnel mais aussi à travers le monde.
Je savais que mes voyages ne pouvaient pas durer éternellement. Je n’avais plus beaucoup d’argent et, après le 11 Septembre, le monde semblait un peu moins accueillant. L’atmosphère internationale avait changé. Puis un après-midi en Thaïlande, une conversation à bâtons rompus avec quelqu’un qui travaillait dans la finance m’a conduit à une opportunité inattendue au sein d’un hedge funds à Londres.
Le moment m’a paru idéal pour revenir.
Vous voilà donc chez Beach Horizon, nouvelle étape de votre carrière, qui vous a appris tout autre chose.
J’y ai passé six ans sur les marchés à terme (pétrole brut, bois, poitrines de porc…), à pricer, exécuter, confirmer les échanges sur des bourses comme le Chicago Board of Trade, le CME et le NYMEX. J’ai énormément appris et j’y ai aussi pris beaucoup de plaisir. Il fallait décider rapidement, avec précision, car les marchés bougent vite et les conséquences sont immédiates.
Mais ce que j’avais appris m’a beaucoup servi: la capacité à nouer des contacts rapidement, à établir d’emblée une relation de confiance.
La Royal Bank of Canada vous fait revenir, mais cette fois à un poste plus commercial, qui vous emmènera même jusqu’au Moyen-Orient.
Il leur fallait quelqu’un capable de faire le lien entre l’activité de dépôt et les hedge funds, et je me suis donc lancé dans le développement commercial. Une proposition d’expatriation à Dubaï s’est ensuite présentée, et je n’ai pas hésité une seconde. C’était dans la lignée de tout ce que j’avais déjà vécu: apporter un point de vue plus global et des compétences relationnelles fortes sur des marchés qui évoluaient rapidement.
Vous avez passé la majeure partie de votre carrière sur des marchés éloignés du siège de l’entreprise, où vous n’avez pas du tout les mêmes infrastructures de support. Comment gérez-vous cela?
Dans ce genre de situation, il faut créer sa propre feuille de route de zéro et décider où se trouvent les opportunités et comment l’équipe doit agir pour les saisir. On se retrouve souvent à interpréter des signaux qui sont incomplets et à trouver le moyen d’avancer quoi qu’il arrive.
Il faut donc forcément s’adapter, avoir de la ressource et aimer naviguer à vue. Pour moi, c’est à ce moment-là que la créativité a enfin pris tout son sens, mais pas comme celle que j’avais connue dans mon enfance. C’est plutôt la créativité de pouvoir décider d’où l’on va, même en l’absence de structure claire, grâce aux relations, en créant une dynamique et en trouvant des moyens de faire avancer les choses.
Professionnellement, c’est ce qui me guide encore aujourd’hui.
Et puis vient Pictet.
Les choses se sont faites une fois encore alors que je rentrais de voyage: j’atterrissais à Heathrow quand j’ai reçu un appel d’une amie, Ruth Mathouillot, qui travaillait chez Pictet Asset Services à Luxembourg à l’époque.
Elle m’a dit, «Il y a un poste ici qui te conviendrait parfaitement. Il faut que tu rencontres Claude Pech, le responsable Business Development & Client Relationship Management.»
La rencontre a eu lieu et le courant est très vite passé. J’ai aussi rencontré Marc Pictet lors d’un petit-déjeuner à Londres. Je me souviens avoir été très direct avec lui, plutôt franc, et sans doute un peu naïf vu son nom de famille! Je parle toujours aux gens avec franchise. D’ailleurs, on s’entend toujours très bien.
Nous sommes dépositaires de leurs actifs, certes, mais aussi de leur confiance. Les clients doivent être certains que les avoirs qu’ils nous confient sont traités avec soin dans la durée.
Depuis 2017, vous êtes responsable du marché britannique pour Pictet Asset Services, en étroite collaboration avec Pictet Luxembourg.
Tout à fait, et cet environnement me convient très bien. Il y a de la marge pour créer, développer l’activité et transformer les relations en quelque chose de concret. Au fil du temps, nous avons développé l’activité aussi bien horizontalement que verticalement au Royaume-Uni, en particulier auprès des multi-family offices et des gérants externes.
Les relations sont au cœur de cette approche, très axée sur l’humain: être réactifs, mobilisés et privilégier la réflexion à long terme. Bien sûr, la croissance est importante, mais elle doit surtout être pérenne. L’objectif n’est pas seulement de se développer, il faut aussi la qualité, la confiance et la longévité.
Vous êtes proche des clients. Dans un monde où règne l’incertitude, qu’attendent-ils vraiment de vous?
De la clarté et de la confiance. Il y a énormément de «bruit», sur le plan géopolitique, réglementaire ou encore structurel. Notre mission est d’interpréter tous ces éléments, de faire preuve de rigueur intellectuelle et de rendre abordables des notions très complexes.
Mais avant tout, c’est la confiance qui compte. Nous sommes dépositaires de leurs actifs, certes, mais aussi de leur confiance. Les clients doivent être certains que les avoirs qu’ils nous confient sont traités avec soin dans la durée.
Selon vous, quelle est votre principale réalisation à ce jour?
C’est l’impact que nous avons au Royaume-Uni. Nous avons établi depuis longtemps des relations fortes sur l’ensemble du marché, et certains de nos clients britanniques nous font confiance depuis plusieurs décennies.
Plus récemment, accompagner les family offices individuels, souvent en étroite collaboration avec Pictet Wealth Management, nous a montré ce qui était possible grâce à l’esprit «One Pictet». Et en définitive, on en revient toujours à l’humain: la qualité de l’équipe, le niveau d’engagement, c’est ce qui fait la qualité de l’expérience dont les clients se souviennent.
Avec le recul, vous n’aviez pas d’itinéraire tout tracé, mais vous avez su systématiquement évoluer malgré l’incertitude.
Tout à fait. Rien n’était écrit, mais je n’ai pas non plus été passif. J’ai dû reconnaître ce qui s’offrait à moi et m’y engager pleinement. Au fil du temps, tout cela crée un parcours unique.
Depuis son bureau situé dans le jardin de sa maison, Rob travaille entouré d’objets qui portent un autre style d’héritage, notamment les crayons de sa grand-mère, patinés par le temps et qui portent encore la marque de sa main. Ils rappellent discrètement que la créativité peut prendre des formes très diverses et que l’on finit toujours par y revenir, encore et encore, et par l’utiliser pour la garder bien vivante. Pour Rob, la créativité s’est manifestée par sa capacité à façonner ce qui n’existait pas encore, en évoluant avec discernement malgré l’incertitude, en sachant s’adapter au gré des circonstances et en créant quelque chose là où il n’y avait qu’un petit signal de potentiel.
Donnez-lui une feuille blanche, et il en fera quelque chose.